Près de trois femmes journalistes sur quatre sont confrontées à la cyberviolence dans le monde et ce problème menace la liberté de la presse en Afrique
Chaque jour, partout dans le monde, des femmes journalistes savent qu’en ouvrant leurs comptes sur les réseaux sociaux, elles risquent d’être noyées sous une avalanche de menaces à caractère explicitement sexuel, de commentaires humiliants sur leur physique, ou d’être la cible de campagnes de harcèlement coordonnées, destinées à les museler. Selon une étude phare de l'UNESCO, 73 pour cent des femmes journalistes (soit trois sur quatre) ont déjà été victimes de violence en ligne, et une sur quatre a reçu des menaces de violence physique, voire de mort. Pour les femmes journalistes en Afrique de l’Est ou australe, ces attaques ne sont pas que des statistiques : il s’agit de leur réalité quotidienne, une réalité qui dicte quand et comment elles peuvent exercer leur profession, si tant est qu’elles le puissent.
La violence numérique, également appelée « violence à l’égard des femmes facilitée par la technologie », est une forme d’abus qui utilise les plateformes numériques comme arme pour intimider, discréditer et, en fin de compte, réduire au silence les femmes journalistes par le biais de menaces qui passent souvent de l’écran à la vie réelle. Face à l’intensification de ces attaques en ligne visant les journalistes à l’échelle mondiale, il devient essentiel de comprendre comment ces professionnelles peuvent affronter cet environnement numérique hostile et ce qui peut être fait pour les protéger, afin de défendre la liberté de la presse elle-même.
« Les insultes ont une connotation sexuelle explicite » : une journaliste sud-africaine est victime de cyberharcèlement au quotidien
Pour Kgomotso Modise, journaliste sud-africaine expérimentée, spécialiste des affaires de justice pénale, le harcèlement fait partie du quotidien.
« Les insultes ont une connotation sexuelle explicite », témoigne-t-elle. « Mes collègues masculins qui exprimeraient des opinions similaires aux miennes ne seraient jamais confrontés à de telles injures. À mon endroit, c’est toujours : ‘Oh, elle couche avec l’enquêteur !’ La moindre opinion que j’exprime est sexualisée », affirme-t-elle.
Ce phénomène s’est intensifié lorsqu’elle a couvert le procès très médiatisé de Senzo Meyiwa, qui a entraîné une polarisation de l'opinion publique et des attaques virulentes en ligne. Tandis que les journalistes masculins ont seulement été traités de « stupides », Kgomotso Modise et ses consœurs ont subi des remarques désobligeantes sur leur physique, des insultes sur leur apparence et des insinuations dégradantes sur leur sexualité, des attaques qui n’avaient rien à voir avec l’exactitude de leurs reportages mais tout à voir avec leur genre.
Cette distinction est essentielle. Lorsque la critique porte sur le travail journalistique, elle peut donner lieu à un débat constructif. En revanche, lorsqu’elle ne vise que le genre, la sexualité ou l’apparence physique d’une journaliste, dans l’unique but de discréditer ses reportages, elle se transforme alors en une arme de harcèlement destinée à la faire taire.
Nous devons renforcer notre collaboration avec les forces de l’ordre et les experts en cybersécurité pour démasquer les auteurs. Une fois qu’ils feront face aux conséquences de leurs actes, le message sera clair.
Lorsque la ligne rouge est franchie en matière d’abus en ligne
La violence numérique dépasse souvent le cadre de la critique professionnelle pour se transformer en attaques personnelles. Après que Modise a publié un contenu critiquant les exécutions extrajudiciaires, un troll a récupéré des photos d’enfance sur son compte Facebook et les a accompagnées de menaces de violences sexuelles contre elle et l’une de ses nièces mineures.
« Pour moi, cela était allé trop loin », se souvient-elle. « Il ne s’agissait pas que d’une attaque contre mes opinions, il s’agissait de menaces visant une enfant. »
De tels incidents illustrent la façon dont les violences numériques utilisent des informations personnelles pour intimider et réduire au silence les femmes journalistes. « Cette publication a suscité une vague insensée de réactions, pour la plupart négatives. À force, je me suis habituée aux insultes et aux gens qui critiquent mes opinions. Mais là, quelqu’un était allé trop loin. »
La violence numérique provoque des troubles de santé mentale, des traumatismes et pousse à l’autocensure
Les effets de la cyberviolence prolongée sont profonds. De nombreuses journalistes en arrivent à s'autocensurer par crainte de représailles. Kgomotso Modise admet qu'elle s’abstient parfois de commenter certaines affaires sensibles : « J’en viens à penser, quelquefois, que je ne devrais peut-être pas tweeter ceci..., même si c’est un point de vue qui pourrait informer les autres. »
Cecilia Maundu, journaliste kenyane, animatrice du podcast Digital Dada, partage la même inquiétude : « Lorsque les journalistes s’autocensurent, c’est la société qui en pâtit et la liberté d’information est remise en cause. »
Les interviews qu’elle diffuse via son podcast révèlent des cas alarmants de femmes journalistes confrontées à des campagnes de trolls coordonnées, à des dénigrements de leur apparence physique et même à des attaques ciblant des membres de leur famille. Certaines se sentent forcées de désactiver leurs comptes sur les réseaux sociaux ou de suivre une thérapie pour affronter cette situation.
Cecilia Maundu confirme que toutes les journalistes qu’elle a interviewées pour son podcast Digital Dada ont été victimes d’abus en ligne, allant du harcèlement ciblé et de la cyberintimidation à des campagnes de trolls coordonnées et à des attaques profondément sexistes. Les femmes qui travaillent dans les médias sont particulièrement visibles, exposées et vulnérables, car leur présence en ligne les expose fréquemment à des réactions hostiles et misogynes.
« Une présentatrice de journal télévisé a confié qu’elle avait commencé à s’autocensurer par crainte de continuer à être victime d’attaques. Une autre a révélé qu’elle avait suivi une thérapie à la suite de trolls d’une extrême gravité, tandis qu’une autre a déclaré que les attaques n’avaient pas seulement été dirigées contre elle, mais aussi contre son mari et, de façon plus inquiétante, contre ses enfants », explique-t-elle.
« Plusieurs journalistes ont également pris la décision difficile de désactiver complètement leurs comptes sur les réseaux sociaux afin de préserver leur bien-être mental. »
Le harcèlement en ligne est le reflet d’une profonde inégalité de genre
Le cyberharcèlement n’est que la traduction des inégalités de genre et de normes sociales néfastes enracinées dans nos sociétés. Kgomotso Modise fait remarquer : « Les gens pensent qu’il ne leur arrivera rien s’ils insultent une femme. Même les compliments comme : ‘Il y en a dans cette jolie tête !’ sont révélateurs de préjugés, à savoir qu’on ne peut pas être à la fois belle et intelligente ! »
Les femmes journalistes ont besoin de soutien institutionnel et de responsabilité
Malgré toutes ces difficultés, les femmes journalistes continuent de faire preuve de courage dans l’exercice de leur métier. Lors de la Conférence sur les femmes africaines dans les médias, qui s’est tenue en 2023 à Kigali, les organisations médiatiques africaines, les journalistes et les partenaires du secteur ont adopté une déclaration historique s’engage, ant à lutter contre la violence croissante à l’égard des femmes, victimes de viols, de féminicides, de pratiques culturelles préjudiciables, de menaces sur Internet ou dans la vie courante, de harcèlement, de surveillance, d’intimidation et de campagnes de diffamation dans et à travers les médias.
La journaliste Kgomotso Modise remercie sa rédaction d’avoir apporté son soutien psychologique et d’avoir associé des femmes à des collègues masculins pour les missions à haut risque. Elle insiste toutefois sur le fait qu’il faut faire davantage : « Nous devons renforcer notre collaboration avec les forces de l’ordre et les experts en cybersécurité pour démasquer les auteurs. Une fois qu’ils feront face aux conséquences de leurs actes, le message sera clair. »
Solutions : la violence numérique peut et doit être stoppée
ONU Femmes préconise la mise en place de mesures pour mettre fin à la cyberviolence subie par toutes les femmes et les filles :
- Il faut tenir les auteurs comptables de leurs actes, grâce à des législations plus efficaces et à une meilleure application de celles-ci.
- Il faut que les entreprises technologiques s’engagent à embaucher plus de femmes pour sécuriser les espaces en ligne, à supprimer rapidement les contenus préjudiciables et à répondre aux signalement d’abus.
- Il faut appuyer les survivantes en renforçant les moyens qui permettent de financer les organisations et les mouvements de défense des droits des femmes.
- Il faut investir dans la prévention et le changement culturel en proposant l’alphabétisation numérique, des formations sur la sécurité en ligne destinées aux femmes et aux filles, et des programmes visant à combattre la culture toxique en ligne. Le temps est venu de reconquérir l’espace numérique et d’exiger un avenir où la technologie favorise l’égalité.
La protection des femmes journalistes ne concerne pas seulement leur sécurité individuelle elle vise aussi à sauvegarder la démocratie et à faire en sorte que des voix diverses façonnent notre avenir commun.
Pour Kgomotso Modise, il est capital de ne pas baisser les bras : « Ma passion pour l’information et l’éducation l’emporte sur la haine. Quand quelqu’un me remercie d’avoir partagé un message, cela me donne la force de continuer. »
16 Jours d’activisme : #PasDExcuse pour la violence en ligne
Les espaces numériques et en ligne devraient donner aux femmes et aux filles les moyens d'agir. Pourtant, chaque jour, pour des millions de femmes et de filles, le monde numérique est devenu un véritable champ de mines où se mêlent harcèlement, abus et contrôle.